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Unpublished Paper
Face à la gouvernementalité algorithmique, repenser le sujet de droit comme puissance.
(2012)
  • Antoinette Rouvroy
Abstract
TABLES DES MATIERES: I - Produire la réalité à même le monde : une nouvelle stratégie de gestion de l'incertitude. 1.Gouvernementalité algorithmique et capitalisme. 2.Mise en (n)ombres de la vie même. II - La gouvernementalité algorithmique et le comportementalisme numérique, au-delà de la gouvernementalité néolibérale: des dispositifs qui dispensent. 1. Les "big data": nouveaux usages de la statistique. 2. Le comportementalisme numérique: le perfectionnement des dispositifs de sécurité décrits par Michel Foucault. 3. Anticipation et dispense d'interprétation. 4. L’"objectivité" de la gouvernementalité algorithmique est-elle un gage de justice ? III- L’éprouvante inopérationnalité du droit comme occasion de surgissement du sujet de droit comme puissance. 1. L’éprouvante inopérationnalité du droit. 2. Le sujet de droit comme puissance. IV- Ressources pour une critique de la rationalité algorithmique : éloge du commun. 1. La récalcitrance plutôt que le contrôle. 2. « Il faut organiser le pessimisme. » V-Envoi :Raconter pour suspendre. ARGUMENT Le « tournant numérique » manifesté, depuis une dizaine d’années, par le déploiement intensif d’une multitude d’appareils électroniques fondés sur la technologie numérique, véritables prothèses cognitives, mémorielles, affectives, communicationnelles plus addictives les unes que les autres (ordinateurs, iphones, ipads, smartphones, gps, …). Nous baignons depuis lors dans une multitude de flux informationnels amniotiques-hypnotiques qui nous immergent dans l’environnement contrôlé-personnalisé de la réalité numérique et nous immunisent du monde. Ce faisant ces appareils en réseau, « nourris » de nos requêtes, envois, interactions, transcrivent le monde et ses habitants sous forme de données numériques, métabolisables par les systèmes informatiques. De cette transcription systématique, a-signifiante, décontextualisante, neutralisante, résultent des masses gigantesques de données brutes, disponibles pour une multitude d’opérations statistiques. L’idéologie accompagnant la croissance de ces « big data », est qu’à condition de disposer de quantités massives de données brutes (disponibles dans des entrepôts de données, ou datawarehouses), il deviendrait possible de prévoir, avec une relative précision, la survenue de la plupart des phénomènes (en ce compris les comportements humains), grâce à des algorithmes relativement simples permettent, sur une base purement statistique, inductive, d’inférer des profils (patterns ou modèles de comportements) sans plus avoir à se préoccuper de leurs causes. Cette « intelligence des données » apparaît aujourd’hui comme une nouvelle stratégie de gestion de l’incertitude, suscitant l’engouement dans la plupart des secteurs d’activité et de gouvernement, en en renforçant au passage la managérialisation. Le gouvernement algorithmique est un mode de gouvernement nourri essentiellement de données brutes, signaux infra-personnels et a-signifiants mais quantifiables, opérant par configuration anticipative des possibles plutôt que par règlementation des conduites, et ne s'adressant aux individus que par voie d’alertes provoquant des réflexes plutôt qu'en s’appuyant sur leurs capacités d'entendement et de volonté. La reconfiguration constante, en temps réel, des environnements informationnels et physiques des individus en fonction de « l’intelligence des données » - qu’on l’appelle « personnalisation » ou « métabolisme de sécurité » - est un mode de gouvernement inédit. Le type de « savoir » qui le nourrit et qu’il façonne, les modalités suivant lesquelles il affecte effectivement les conduites individuelles et collectives, les modes d’individuation qui peuvent l’infléchir ou lui résister méritent d’être très soigneusement étudiés. C'est précisément l'enjeu de cet ouvrage. La gouvernementalité algorithmique y est explorée d'une manière qui combine trois types d'enjeux étroitement imbriqués: 1) les enjeux sémiotiques et épistémologiques (à quel type de "savoir" donne donc lieu l'"intelligence des données"?), quelles sont les conditions de la critique face à ce type de "savoir"? 2) les enjeux de pouvoir (en quoi les "big data" modifient-ils les modes d'exercice du pouvoir ? En quoi le datamining et le profilage sont ils une nouvelle manière de gouverner?) 3) Les enjeux de subjectivation ou d'individuation (comment "devenir sujet" dans ce monde de données?), qui sont inséparables des enjeux de la récalcitrance et de la critique face à la rationalité algorithmique. Le premier plan - épistémologique et sémiotique - fait entrevoir que les algorithmes de corrélations statistiques permettent de produire automatiquement une certaine « intelligence » au départ de masses gigantesques de données brutes, a-signifiantes, fonctionnant à la manière de signaux, quantifiables même privés de toute signification, plutôt qu'à la manière de signes (les données brutes ne font signe ni par la ressemblance, ni par lien physique qu'elles auraient avec ce dont elles façonnent l'ombre numérique, ni par convention). Le « savoir », non plus produit mais immanent aux banques de données et découvert par les algorithmes, est particulier notamment en ce qu’il se dispense de tout type d’épreuve. Inductif plutôt que déductif, il s’écarte radicalement des ambitions de la rationalité moderne reliant les phénomènes à leurs causes au profit d’une logique purement inductive, statistique. Il n’éprouve pas le monde sur lequel il porte, et ne se laisse pas non plus éprouver par lui : ce n’est qu’à même une « réalité numérique » et sans plus aucun contact avec le monde qu’elle est censée représenter que se façonne la réalité algorithmique. Ce faisant, elle ne donne aucune prise aux épreuves traditionnelles par lesquelles le savoir acquiert en temps normal sa robustesse et sa validité. Plutôt qu’en fonction de la validité de ses modèles « prédictifs », c’est à l’aune de son opérationnalité, de sa plasticité, de sa contribution au processus de fluidification de la vie économique et sociale (et donc au capitalisme), de sa non-robustesse donc, et de la mesure dans laquelle elle nous dispense, nous, êtres humains, de tout effort d’interprétation et d’évaluation des personnes et des événements du monde que s’évalue l’ « intelligence » des « big-data ». Telle est la rationalité algorithmique. Le second plan - celui du pouvoir - permet de percevoir la manière dont ces glissements d'ordre sémiotique et épistémologique permettent une nouvelle manière de gouverner. Le « pouvoir » semble avoir changé de « cible » : non plus les corps vivants, individuels, subjectifs, actuels, mais un corps statistique, impersonnel, virtuel, moulage générique et changeant des « risques et opportunités » détectés en temps réel, distribués sous forme de modèles de comportements (les profils de consommateur, de fraudeur ou de potentiel délinquant, d'élève prometteur,..). Perfectionnant les dispositifs de sécurité déjà théorisés par Michel Foucault, le gouvernement algorithmique est pré-emptif plutôt que prédictif : il ne s'agit pas tant d'identifier et de localiser la cause des phénomènes que d'empêcher ou d'assurer que certaines choses se produisent, en transformant anticipativement l'environnement informationnel et/ou physique de manière à ce que ces choses ne puissent pas (ne pas) se produire, et ce d'une manière indifférente à l'identité, aux intentions et motivations psychologiques des personnes potentiellement impliquées. Le gouvernement algorithmique s'intéresse à « ce que peuvent les corps », à leurs puissances, plutôt qu’à ce qu’ils font. C’est un gouvernement du virtuel, du potentiel, des puissances plutôt que de l’actualité. Il a pour cible non plus les sujets, mais ce qu’ils pourraient (ne pas) faire. Plus précisément, il s’agit dune nouvelle stratégie de gestion et de minimisation de l’incertitude associée à la puissance des sujets (leur capacité, ce pouvoir discrétionnaire de faire / ne pas faire tout ce dont ils sont capables). S’effectuant par reconfiguration des architectures et environnements informationnels et physiques dans lesquelles certains comportements deviennent impossibles / impensables plutôt que par incitation ou dissuasion, à la manière de la loi, c’est dans leur puissance (y compris la puissance de désobéir), que le gouvernement algorithmique atteint les individus, tout en évitant de produire aucune occasion de subjectivation: ce pouvoir éprouve les individus en réduisant leurs dimensions inactuelles (la dimension de la spontanéité, de la potentialité), sans mobiliser pour autant leurs capacités d'entendement et de volonté, à la différence de la loi notamment. Le gouvernement algorithmique se distingue notamment du gouvernement néolibéral en ce que la docilité qu’il produit n’est pas l’effet d’injonctions de productivité et/ou de jouissance mais d’affectation - sur le mode du réflex plutôt que de la réflexion- des comportements individuels et collectifs. Le troisième plan - celui du sujet - consiste donc en une ré-élaboration de la question de la subjectivation (à laquelle je substitue celle de l'individuation) dans la gouvernementalité algorithmique. Quel impact, sur les processus de subjectivation, d'un gouvernement algorithmique en cela "objectif" et impartial qu'il ne connaît que des fragments infra-individuels (les données) et des structures supra-individuelles (les profils), des points de localisation dans des tables actuarielles, des réseaux de données, qui ne correspondent à aucune catégorisation socialement éprouvée ? Qu'en est-il, aussi, des processus de subjectivation dans une gouvernementalité dont l'opérationalité provient précisément, en partie du moins, du fait qu'elle dispense de la comparution, du témoignage, de l'aveu, et de toute forme de re-présentation biographique? La gouvernementalité algorithmique signe l'aboutissement d'un processus de dissipation des conditions institutionnelles, spatiales, temporelles et langagières de la subjectivation au profit d'une régulation objective, opérationnelle, des conduites possibles. Un gouvernement algorithmique qui façonne l’advenir, qui affecte sur le mode de l’alerte et du réflex, mais n’éprouve ni n’est éprouvé par aucun sujet a de quoi faire frémir ne fût-ce que dans la mesure où il ne se laisse plus provoquer par la liberté humaine, alors même que cette provocation constante est précisément ce qui occasionne du débat, de la délibération autour de la norme, et donc du projet collectif. Une quatrième partie est donc consacrée aux ressources mobilisables pour une critique et une récalcitrance à la gouvernementalité algorithmique. J'y montre notamment que, plutôt que d'en revenir à des approches personologiques (dont l'individualisme possessif des régimes juridiques de protection des données est tout à fait exemplaire), qui seraient aussi inefficaces que mal fondées, il s’agira de montrer que l'enjeu fondamental - ce qu'il y aurait à sauver comme ressource antécédante à tout "sujet", comme "excès" du monde sur la réalité numérique - est "le commun", cet "entre", ce lieu de com-parution dans lequel nous sommes adressés les uns aux autres. Le mode d'adresse qui nous relie est essentiellement langagier. Le langage est "forme" qui est tout à la fois ligne de fuite polysémique / polyphonique, principe de liaison ("faire tenir ensemble"), projection miroitante, motifs d'advenirs évoqués. Cette "forme" (esthétique, en tant qu'elle est rapport affectif entre existants), le langage (si l'on accepte d'en libérer toutes les puissances poétiques), est à mille lieues de toute personologie. Il est la forme impersonnelle par excellence, manifestation de l'excès du monde sur le réel. Nous parlons, justement, parce que nous sommes à flanc d'abîme, parce qu'il n'y a personne, et donc pour rejoindre un "commun" qui se dérobe sous nos mots, qui n'est jamais acquis, qui ne se présente, n'advient que comme fulgurance inespérée. C'est cette forme impersonnelle du commun qu'il convient de convoquer, dans un langage qui l'énonce, dans l'impersonnalité incarnée de la voix qui la dit - impersonnelle et chargée du "grain" du corps vivant et vibrant, consistance irritable de l'ex-istant. Ni sujet, ni monde, le commun nécessite pour surgir des scènes spatio-temporelles hétérotopiques, interruptrices des flux capitalistes et numériques – la scène du procès judiciaire, la scène de théâtre, la scène de la littérature en sont des exemples – espaces de re-présentation existentiels, de surgissement de nouvelles possibilités politiques au lieu même de l’exposition des limites de la représentation et de la représentabilité. Maintenir l'hétérogénéité des modes de production de ce qui compte comme "réalité" contre le déploiement ubiquitaire d'une rationalité algorithmique opérationnelle mais "neutralisante" de toute signification, telle est la condition nécessaire, et peut-être pas suffisante, à l'évitement de la violence. L'enjeu est d'importance: la régression communicationnaire du langage politique privé d'énonciation utile dans le contexte d'un mode de gouvernement par les nombres, substituant une gestion systématique à la prise en compte systémique des situations de vie n'offre à la vitalité politique que des voies d'action violentes. Raconter pour suspendre. Nous en serions donc là : à l’aube d’un a(d)venir pré-nommé Shéhérazade. Comment dès-lors faire usage des dispositifs de la société numérisée à des fins de ré-enchantement du commun ? En leur assignant prioritairement cette vocation là, en la protégeant par la loi, en la rendant effective par les usages. “Mettre l’homme dans la machine”, comme y invitait Félix Guattari, ce serait peut-être cela, aujourd’hui.
Keywords
  • gouvernementalité algorithmique,
  • datamining,
  • profilage,
  • capitalisme,
  • sujet de droit comme puissance
Publication Date
Winter January 1, 2012
Citation Information
Antoinette Rouvroy. "Face à la gouvernementalité algorithmique, repenser le sujet de droit comme puissance." (2012)
Available at: http://works.bepress.com/antoinette_rouvroy/43/